Galien, Carnet de prison (BD)

Galien, Carnet de prison, Steinkis, Paris 2023

L’auteur relate son expérience d’animateur d’activités en détention.

Bien des intervenants en détention, animateurs, profs, personnels de santé, entreprise de maintenance, aumôniers, etc. reconnaîtront la prison telle qu’ils la fréquentent. A ce titre, la lecture de la BD me paraît présenter assez justement ce qu’est la vie derrière les barreaux. (Je ne comprends pas cependant comment un mineur peut se retrouver dans une maison d’arrêt.)

Personnellement, une chose surtout me manque dans ces pages, fort justes, la fraternité avec les détenus. Le simple fait de représenter l’extérieur et de bosser pour les détenus, sans toutefois appartenir à la Pénitentiaire, vaut l’intérêt et souvent l’estime des détenus, pour peu du moins qu’ils ne se sentent pas jugés, méprisés, regardés de haut ou avec distance. Cela ne vaut pas seulement pour les relations dans la durée, mais aussi pour les rencontres impromptues et souvent sans lendemain, dans une coursive.

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Thomas Ellis, Tout va bien (film documentaire)

Dans ce documentaire, le réalisateur suit 5 jeunes migrants mineurs à Marseille. Ils cherchent à s’intégrer au plus vite et à vivre librement leur avenir. Malgré les nombreuses difficultés, ils vont avancer dans leur intégration et dans leur projet de vie. Histoire de prouver à leur mère que, vraiment, tout va bien.

A partir de 2019, le documentariste Thomas Ellis a suivi un groupe de migrants mineurs à travers un atelier de théâtre et d’expression. Pour ce film, il choisi 5 d’entre eux et les suit pendant plusieurs années. Ils ont tous volontaires et acceptent la présence de la caméra, avec un naturel confondant. Tous ont en commun une réticence à parler de leurs voyages pour arriver jusque là, cette question qu’on leur pose trop souvent. Ils ont aussi peur des démarches administratives et des interrogatoires, mais une volonté sans faille pour parvenir à se faire une place dans leur nouvelle société. Tous les cinq y parviendront, comme le titre l’indique.

Il y a Aminata, une jeune adolescente vive et volubile, sachant parfaitement se faire respecter en tant que femme et refusant farouchement un avenir qu’elle n’a pas choisi, notamment un mariage arrangé par son entourage familial. Abdoulaye et Tidiane sont frères et pendant que le premier va au lycée, le second, grand jeune homme au regard très mature, doit prouver qu’il est encore mineur. En France, on ne peut refuser des enfants mineurs. Khalil parle à peine Français, ce qui l’handicape encore plus dans les démarches et rend encore plus difficile une scolarité ou un apprentissage. Junior veut être recruté par les grand clubs de foot européen et s’entraîne beaucoup. Ils sont tous en lien par téléphone avec leur mère, qu’ils rassurent toujours par l’envoi du même message : Tout va bien…

Avec des portraits pris sur le vif, en pleine conversation avec une amie ou un travailleur social, on se familiarise peu à peu avec ces adolescent dont la foi en l’avenir impressionne.  La mise en scène alterne ces conversations avec de brèves et pudiques séquences de fiction onirique où le son et l’image évoquent leurs drames passés, comme un rappel des cauchemar qui les hanteront longtemps. La caméra sait les respecter tout à fait et ne laisse jamais l’émotion aller jusqu’au larmes, alors qu’ils sont si fragiles.

Le film est tourné à Marseille. Ville portuaire qui, depuis sa fondation à l’aube du christianisme, a toujours été une porte d’entrée pour les migrations venues de toute la Méditerranée, puis du monde entier. C’est aussi une ville qui, depuis toujours, connaît les dangers de la navigation et rend hommage chaque année aux disparus en mer. Ainsi, en septembre 2023, lors de la venue du pape François à Marseille, on a la surprise de découvrir Junior lisant un passage de l’Evangile (Actes des apôtres, chapitre 27) lors de la cérémonie à Notre-Dame de la Garde. Magnifique et émouvant instant de cinéma. Le réalisateur avait, quelques temps plus tôt, assisté au baptême de Junior dans un cadre plus intime.

Un autre passage émouvant est celui où on voit enfin sourire Khalil. N’étant pas francophone, il a beaucoup galéré pour trouver de quoi subsister. D’autres migrants plus intégrés et plus débrouillards lui déconseillent d’aller vers  »le réseau », trop dangereux. Il fait un temps livreur en vélo puis enfin est accepté en apprentissage. Son sourire est si lumineux dans l’atelier où il mesure un tube de cuivre et où il peut enfin être celui qui aide l’autre. Quant à Aminata, elle célèbre ses 18 ans en quittant le foyer pour un appartement à elle, et une longue conversation au téléphone avec sa mère :  »c’est moi qui choisit ma vie ».

En quittant ces 5 adolescents à l’aube de leur vie adulte et de leur intégration dans une nouvelle société, on sait que tout ne sera pas facile pour eux. Mais leur témoignage nous redonne une espérance pour notre futur commun, et la capacité des sociétés occidentales à accueillir cette jeunesse qui a traversé la mer, prête à affronter tous les dangers pour construire leur propre avenir. Par rapport à de nombreux autres films autour du thème des migrants, celui de Thomas Ellis, loin de nous anéantir émotionnellement, ou de nous culpabiliser, propose, avec de nombreuses associations existantes, des solutions pour les soutenir dans leur désir d’autonomie et les rêves secrets qui leur ont donné la force de changer de monde.

Magali Van Reeth

David THOMAS, un frère (récit)

Thomas David, Un frère, édition de l’Olivier, Paris 2025

Le récit de la maladie mentale fait entrer dans le monde parallèle et inhospitalier de ladite maladie, une prison, relégué. Pourquoi faudrait-il l’habiter ? Parce que l’on est soi-même malade et que l’on n’y échappe, parce que l’on est soignant, parce que l’on est parent, frère, sœur, conjoint, ami.

Comment parler de son frère que la maladie rend hostile et qui demeure celui que l’on aime, qu’il faut parfois protéger contre lui-même, que l’on ne sait plus fréquenter par ce que sa maladie détruit son entourage en le détruisant ? La maladie est incurable, handicap de santé et handicap social, inéluctable, jusqu’à la mort.

C’est la beauté de ce court texte, composé de courts fragments, dire l’affection plus fort que l’horreur, l’impuissance bienveillante plus forte que la violence destructrice. La vie se dit en éclats, la colère d’une lave qu’arrête seulement la fin de l’éruption, éclair éblouissant de tendresse et de finesse, obsessions que les nombreuses anaphores donnent à voir un peu…

Le malade a voulu être debout et renverser le Titan ; ses parents dans leur souffrance et abattement ont voulu rester debout, pour ne pas sombrer et ralentir la chute de leur enfant. Ecrire est une manière de se tenir debout. Le combat est perdu d’avance. La souffrance est là, la mort arrive, la sienne, la nôtre. Opposer le redressement à ce qui avilit, même vain en définitive, c’est cela vivre. Devant la violence de ce qu’est vivre, certains projettent le repos et la vraie vie après la mort. Les disciples du chemin, de la vérité et de la vie ne sont-ils pas ceux qui œuvrent au relèvement ici et maintenant, qui veulent eux et les autres debout, même grabataires ?

Le récit est ainsi tout sauf une chronique de l’ensevelissement, lutte contre le recouvrement. Ce qui le rend urgent et nécessaire, c’est de recouvrer la vie qui fait encore vivre, même après la mort. L’écriture ne soigne pas de la perte ou de quoi que ce soit. On ne fait pas le deuil des gens que l’on ne supporte pas de ne plus pouvoir serrer dans ses bras : ils ont emporté dans le tombeau ce que nous étions avec eux. Ecrire, c’est faire sortir du tombeau ce que nous sommes encore avec eux. Ecrire, c’est aussi vain que se tenir debout, mais c’est vivre. Il y a de l’illusion à donner du sens là où il n’y en a pas. Affirmer qu’il n’y a pas de sens est déjà une manière de mettre de l’ordre, du discours, du sens. Le sens est une stratégie pour avoir prise sur le réel parce qu’il faut bien tenir.

TERESA de Teona Strugar Mitevska (film)

A Calcutta, à la veille de ses 37 ans, Teresa, la mère supérieure d’un couvent, attend l’autorisation de fonder un nouvel ordre plus adapté aux réalités de l’Inde.  A travers ce portrait d’une femme tenace et souvent rude, la réalisatrice montre les exigences de la vie religieuse, avec une juste réflexion sur la place du corps chez celles qui ont choisi de donner leur vie à Dieu.

TERESA – MOTHER de Teona Strugar Mitevska. Belgique/Macédoine/Suède/Danemark,  Irlande, 2025, 1h43. Avec Noomi Rapace, Sylvia Hoeks, Nikola Ristanovski. Venise 2025, sélection Orizzonti.

Critique de Magali Van Reeth, SIGNIS France

Comme Teona Strugar Mitevska, mère Teresa est Albanaise de Macédoine et la réalisatrice dit qu’elle a toujours été marquée par cette figure de femme forte et libre, cette célébrité, cette sainte contemporaine. Pour ce film, elle a fait beaucoup de recherches et rencontré les derniers témoins qui l’ont connue. A partir de ce travail, elle construit une fiction pour cerner au plus près ce personnage étonnant, cette femme énergique près à bousculer le monde pour arriver à ses fins.

La première partie du film nous montre mère Teresa dans son couvent qui gère une école catholique pour filles, d’où elle s’échappe pour aller nourrir et soigner les corps décharnés dans les rues de Calcutta. Elle attend une lettre du Vatican lui donnant l’autorisation de fonder un nouvel ordre, plus adapté à ses projets, l’ordre des Missionnaires de la charité.

D’emblée, on est frappé par une mise en scène puissante où les personnages semblent toujours vouloir s’échapper du cadre – comme Teresa tente de sortir des règles de sa congrégation. Les lieux envahissent l’espace, la musique est plus rock que sacrée et l’actrice Noomi Rapace incarne une femme dure avec elle-même et les autres, maniaque quand il s’agit de  »ne pas s’habituer », y compris à la disposition des meubles dans une chambre.

La seconde partie du film est centrée sur la question de l’avortement. C’est un sujet toujours brûlant dans la religion catholique et fermement condamné par les autorités religieuses mais qui, lorsqu’on en vient aux cas particuliers, soulève de graves questions morales, physiques et médicales, et des réponses variées. C’est aussi pour la réalisatrice l’occasion d’aborder un aspect peu connu de la vie des religieuses. Une fois entrées au couvent, elles restent femmes dans leur chair, dans leur corps, dans leur esprit. Elles ont des règles, des seins qui gonflent, des désirs de maternité, surtout dans un environnement où on fait si souvent référence à la maternité de la Vierge Marie. Du corps, du sang et des larmes, il est en aussi question dans cette ville de Calcutta où les malades et les mourants envahissent certains quartiers. Quand on sacrifie sa vie à Dieu, on y va aussi avec son corps. C’est aussi pour cette raison que le titre international du film est Mother, la mère en Anglais, celle qui donne la vie, d’une manière ou d’une autre.

Comme mère Teresa a heurté sa hiérarchie en son temps, le film pourra heurter les spectateurs qui attendent une hagiographie sulpicienne. La mise en scène de Teona Strugar Mitevska nous bouscule par ses cadres inhabituels, par ses images originales et, tout en respectant le personnage, en montre un côté plus charnel, plus libre, plus âpre et dur à la prise de décision. Mais il fallait sans doute tout cela et même plus pour l’immense travail auprès  »des plus pauvres parmi les pauvres » qu’elle a accomplit en Inde et par le monde.

En 2019, au Festival de Berlin, la réalisatrice recevait le prix œcuménique pour son film Dieu existe, son nom est Petrunya.

Guillaume Poix, perpétuité (roman)

Guillaume Poix, perpétuité, Gallimard, Paris 2025

Le quatrième roman de Guillaume Poix est autant une fiction qu’une enquête sociologique sur le travail de surveillant de prison et de cadre pénitentiaire. Accueilli plusieurs nuits pendant trois ans au Poste Central d’Information d’une maison d’arrêt, l’auteur décrit et met en scène une société parallèle, le plus souvent ignorée ou méprisée par le reste de la population, prolétariat, contre-maîtres et dirigeants de la fonction publique de l’incarcération. On ne voit pas tout de la prison, mais ce qui s’y passe ou peut s’y passer la nuit.

Il ne s’agit pas seulement et factuellement de raconter un métier, mais son insertion dans la vie d’hommes et de femmes, avec leur histoire, leurs soucis, leurs provenances sociales, etc. Si les portes sécurisées et les barreaux enclosent un microcosme, les agents de la Pénitentiaire ne passent pas leur vie en prison. L’étanchéité des murs n’est que partielle.

Il y a les drones et les projections, ce qui entre par le parloir et la « cantine », il y a l’intervention de nombreuses personnes, avocats, greffiers, enseignants, animateurs d’activité (« le socio »), les aumôniers. Il y a le téléphone, ceux qui sont permis et les autres. Il y a surtout la vie de chacun qui, pas plus pour les détenus que pour les surveillants, ne s’arrête à la prison. Certes, pendant qu’on est en détention (c’est ainsi que les surveillants nomment leur présence en bâtiment), on n’a aucun lien avec l’extérieur (seule la direction entre son téléphone portable).

Si la durée moyenne d’une incarcération est de 11,4 mois en 2025 (elle était de 6,9 mois en 1994 et 8,7 en 2003), ce sont les agents pénitentiaires qui prennent perpétuité. Bien sûr, comme ailleurs, on n’y reste quelques mois ou toute une carrière, mais c’est toute la vie qui est prise par et dans le monde de l’intérieur ; les astreintes et les postes de nuit, week-end et jours fériés (l’activité ne s’arrête jamais, sans jours chômés ni heures de fermeture), le manque de personnel et l’absentéisme en rajoutent au sentiment d’être surveillants 24h/24 et 7j/7. Pourtant, on ne peut guère en parler, si ce n’est entre soi ; il n’est ni prudent d’un point de vue de sécurité, ni bien vu socialement, de dire que l’on est « gardien de prison ».

Le roman de Guillaume Poix, outre l’agrément romanesque d’un récit choral mené de main de maître, unité de lieu, de temps et d’action oblige, fait acte citoyen : il informe sur ce qui se passe derrière les barreaux, réfléchit au sens de la peine d’incarcération, constate l’état de carence où se trouvent les prisons françaises, l’humanité, les souffrances et dangerosités des détenus, autant que celles du personnel.

Antoine Wauters, Haute-folie, Gallimard, Paris 2025

Un roman en forme de silence. Il y a le silence du recueillement, parfois bienfaisant, mais aussi les silences qui tuent. Il y a le silence qui arrête et celui qui fait marcher. Parfois, c’est le même. Certains échappent au silence parce que l’environnement impose le bruit ou parce qu’on fuit, par la distraction, ce que l’on ne veut pas, ne peut pas entendre de ce dont le silence est enceint. D’autres, sans l’avoir choisi, s’y trouvent acculés. Le silence est alors refuge autant que tourment. Les taiseux pourraient bien n’habiter qu’à un seuil de la folie.

Comment parler d’un tel roman sans trahir le silence, sans bavarder, sans tapage ? La langue ciselée, économe et curieusement ponctuée crée l’espace que le silence enveloppe et enserre. « Au vrai, c’est de son tourment qu’il tente de se sortir. De cette blessure sans nom qu’il a au cœur. » Le point casse la phrase, l’empêche de couler, la retient. Il met en relief une crête inaccessible qu’une virgule aurait rendu invisible. Subrepticement, en silence encore, on passe de cet homme, Josef, au passé qui écrase tant et tant.

« Au vrai c’est de son tourment qu’il tente de se sortir. De cette blessure sans nom qu’il a au cœur. On se perd parce qu’on a trop mal. On devient fou de trop souffrir. La folie ? C’est le pays des souffrances qui n’ont plus nulle part où aller. Il le sait. Et voilà pourquoi il sent si vivement qu’il faut aimer les être fragiles et un peu siphonnés : au fond d’eux sont des pleurs qui n’ont pas d’autre issue. »

Gaspard avait écrit, attaché à son cou avec la corde à laquelle il s’était pendu, « Je n’y suis pas arrivé, pardon. » Cette fois, on aurait attendu un point entre les deux membres de la phrase. Mais là, ça coule comme le nœud de la corde, ça emporte tout. Par la force des choses, il n’y a rien à dire. « Je n’y suis pas arrivé, pardon. » Il aurait fallu des paroles pour ne pas mourir, et non le secret. Passer sa vie à essayer de ne pas mourir, non pour se posséder, mais pour se désaltérer de vivre. Recueillir la vie ainsi que l’eau au creux de ses mains.

Le roman de la vie, de l’histoire de Josef, est écriture, Testament même. Des cahiers, des dessins sur le sol. La faute, qui la condamnera ? Pas lui. Il ne lapidera pas la vie. Le recueil de la vie, de l’histoire de Josef, est recueillement. C’est même chose, vivre et prier, vivre et aimer. Josef meurt de ne pas pouvoir aimer, et revit chaque fois que plus rien, et lui d’abord, ne l’en retient. Le silence l’a fait ermite et nomade. Il ne fait que passer, marcher. « Oportet transire » (Maître Eckhart). Les rencontres de Josef, les plus belles surtout, ne sont que des visitations : une vie est promise qui point déjà.